Petites histoires d’une succession

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(Maison familiale à Bienne, aujourd’hui vendue)

Mon père était probablement atteint du syndrome de Diogène, à savoir qu’il n’a jamais rien jeté tout au long de sa vie d’adulte. Au contraire, il a accumulé dans la maison familiale à Bienne des centaines d’objets « qui pouvaient toujours servir ». Ce n’est qu’à son décès, le 07.11.2014, que ma sœur et moi avons pris conscience de l’ampleur du problème en retrouvant, par exemple, quatre (!) machines à tricoter ayant appartenu à sa mère, décédée plus de 20 ans auparavant. Après avoir hésité à faire évacuer les quatre étages de la maison familiale par Emmaüs, nous avons décidé de tout trier, évacuer et vendre par nous-mêmes. Un an et demi plus tard, je dois dire que ça aura été une aventure « enrichissante »…

Pour vider la maison de Bienne – et je ne parle même pas de la maison en Espagne, dont j’ai découvert plus tard qu’elle servait, elle aussi, de dépotoir – les associations telles qu’Emmaüs ou Caritas demandaient environ CHF 4’000.00. A ce jour, le produit de la vente des objets de feu notre père aura rapporté près de CHF 20’000.00.

Toutefois, l’opération n’aura certainement pas été rentable en considérant les centaines d’heures consacrées à trier, nettoyer, évacuer les déchets, inventorier et photographier les objets, organiser trois opération « vide-grenier », créer un site web www.marthalerbienne.ch, publier près de 400 annonces sur www.anibis.ch, déménager les invendus de Bienne dans le canton de Vaud, répondre aux questions des acheteurs, fixer des rendez-vous, tenir la comptabilité de l’hoirie, etc.

Mais l’enrichissement est ailleurs! Une bonne partie des rencontres faites lors de ces ventes (plus de 2/3 des objets ont trouvé preneur!) ont été très sympathiques et parfois émouvantes.

Aujourd’hui, une dame est venue du canton de Berne en transports publics pour acheter la 5e symphonie de Beethoven, sur 78 tours, dirigée par Arturo Toscanini. Sa sœur, qui habite en Italie, a hérité d’une photo où on la voit sur les genoux du chef d’orchestre et la dame voulait lui offrir ce coffret avec un gramophone La Voix de son Maître. Mais elle tenait à vérifier sur cet appareil que les disques n’étaient pas rayés. Alors j’ai voulu raconter quelques-unes des anecdotes qui m’ont touché et permis de vivre une sorte de deuil joyeux…

Il y a tout d’abord eu le cas de cette « tricoteuse » venue du Liechtenstein pour faire l’acquisition d’une machine à tricoter programmable de ma grand-mère et qui voulait l’essayer avant de l’acheter. Malheureusement, il nous a été impossible de retrouver le câble d’alimentation et elle est repartie au Liechtenstein avec la promesse d’un remboursement si la machine ne fonctionnait pas. Quelques jours plus tard, nous avons reçu un message disant que la machine a fonctionné 5 minutes avant de fumer. Pas très étonnant pour un appareil qui avait 40 ans et qui ne se fabrique plus depuis 30 ans. Mais, au lieu d’exiger un remboursement, la dame – particulièrement démerde – a trouvé et remplacé un condensateur électrolytique défectueux et nous a envoyé, très fière, des photos de ses premiers tricots!

Et puis, il y a eu le cas de ce monsieur intéressé à acheter le tome premier de la Chrestomathie française de A. Vinet (1905), mais qui avait impérativement besoin du tome deux, que nous n’avions pas. En effet, son père, entré en EMS, tenait beaucoup à relire ces ouvrages que le fils avait malencontreusement évacués après le déménagement de son père. J’avoue avoir dû chercher sur Internet ce qu’était une chrestomathie et c’est déjà un petit plus! Mais le truc le plus dingue, c’est que notre acheteur a trouvé le tome deux sur Internet dans la région lausannoise, au cours de la même semaine!!!

Un radio-amateur (comme mon père) a fait l’acquisition d’une antenne CB (citizen-band) de 7 mètres de hauteur. Malheureusement, il manquait quelques pièces pour qu’elle soit à nouveau fonctionnelle et il a trouvé un artisan capable de lui fabriquer les « brins » manquants (antennes radiales). Je conserve la photo de l’antenne reconstituée et installée devant sa maison à Echallens et qu’il a tenu à nous transmettre.

Il y a aussi cette autre histoire de machine à tricoter électrique qu’une dame de Genève est venue acheter un dimanche. Il ma fallu une petite heure pour trouver comment monter le tout. Mais, après 2 minutes, le moteur a pris feu et l’acheteuse est partie en courant. J’étais bien décidé à l’apporter pour recyclage à la déchetterie, quand ma femme m’a rappelé les préceptes que je professe à longueur d’année… J’ai alors publié une annonce gratuite sur anibis.ch en précisant que le moteur était hors d’usage. Et, le lundi (autrement dit, le lendemain!), une dame m’a écrit pour prendre rendez-vous, car elle avait la même, mais avec un châssis endommagé et un moteur en bon état. C’est vraiment plus fort que trouver une aiguille dans une botte de foin!!

Il y aurait tant et tant d’autres anecdotes à raconter… La grand-maman qui m’a envoyé les photos de son petit-fils découvrant, à Noël, les soldats en plomb à peindre. Le copain qui a transformé l’établi en chêne massif en table de cuisine unique. Le Bernois de 50 ans qui a pu racheter le fauteuil en cuir identique à celui de son père et qu’il n’avait pas la place de conserver au décès de ce dernier. L’imprimeur qui a acheté le fac-simile de la page de garde d’un ouvrage du XVIIIe siècle et qui a eu la gentillesse de nous en envoyer une impression…

Je constate que j’ai, pour ma part, été extrêmement sélectif, même si ces objets me parlaient peut-être plus qu’à ceux qui les ont achetés. Outre le problème de place, ceci s’explique peut-être aussi par le fait que j’ai inconsciemment cherché à éviter de tomber à mon tour dans le syndrome de Diogène… Mais j’ai toutefois conservé le chronographe en or Breitling offert à mon grand-père, « son Chef Monsieur FRITZ MARTHALER », en 1949, par l’entreprise Vénus de Moutier pour ses 25 ans de service. Elle traînait là, parmi d’autres breloques, inutilisée depuis des décennies. Quelle émotion lorsque, après avoir été remontée, elle s’est remise à battre et que j’ai retrouvé la fascination du gamin de six ans que j’étais, jouant avec la trotteuse sur les genoux de son grand-père. Elle me donne l’heure exacte (dérive de moins de 10 secondes par jour) depuis un an et demi. Elle m’interpelle aussi quotidiennement sur mon rapport aux objets, leur possession, les rapports de travail (les cadeaux d’ancienneté ne sont plus au goût du jour) et la durabilité…

Alors, si vous êtes un jour confronté au défi de consacrer de l’énergie à liquider une succession, n’hésitez pas à y investir du temps, car cela fait du sens et du lien!

5 réflexions au sujet de « Petites histoires d’une succession »

  1. Je viens de lire vos lignes avec amusement (j’ai aussi vidé la villa de nos parents, avec ma soeur, voici quelques années . . . et ils avaient également cette habitude de tout conserver, et – sans que je sache que cela s’appelle le syndrome de Diogène – plus de 50 ans de vie dans une villa, cela permet effectivement d’accumuler …).
    Mais j’ai également lu votre prose avec un brin de nostalgie, en repensant à votre papa, que j’ai eu comme prof. de physique au tech de Bienne dans les années 67 à 70 . . .
    Je ne savais pas qu’il était décédé en 2014; c’est un peu tard pour vous faire part de ma sympathie, mais laissez moi vous dire que j’ai toujours gardé un très bon souvenir de lui . . . notamment lorsqu’il arrivait à l’école avec son chapeau et le Times sous le bras . . . j’aimais bien ses cours, mais aussi son caractère, sa vision du monde; même si parfois le groupe d’étudiants que nous étions en faisaient voir de toutes les couleurs à nos profs . . . je me rappelle très bien d’un soir de fin de semestre où nous avions sonné chez lui, assez tard dans la soirée (pour ne pas dire plus), pour s’inviter bien décidés à rester un ‘certain temps’ dans son salon; il avait très bien compris notre intention . . . après nous avoir offert à boire et laisser passer un peu de temps, il avait fini par s’assoir au piano et s’était mis ensuite à jouer « Ce n’est qu’un au-revoir … » et là la bande d’étudiants en mal de provocation . . . s’était levée – comme un seul homme – et était repartie en remerciant son hôte . . . il avait su magnifiquement gérer la situation !
    Voilà, j’y ai repensé ce soir et je voulais vous le signaler . . .

    Avec mes très cordiales salutations.
    Daniel Guillaume-Gentil (ingénieur ETS en mécanique . . . retraité :-))

    PS : Pour la petite histoire, nous nous étions rencontrés lors de l’inauguration de la rame Flirt baptisée ‘La Veveyse’ lorsque vous étiez Conseiller d’Etat (j’étais représentant de la Citrap-Vaud).

    • Cher Monsieur Guillaume-Gentil,

      Ce témoignage me touche, même si je n’ai pas le souvenir de votre passage au Schweizersbodenweg (à 10 ans, je devais probablement dormir à cette heure-là).

      L’existence d’un syndrome de Diogène chez mon père était une évidence que la plupart des gens – moi le premier – ne voulait pas voir. Plus précisément, ses qualités humaines faisaient qu’on oubliait très vite ses petits travers (plutôt amusants).

      Merci pour ce témoignage à visage découvert qui m’a beaucoup touché.

      Cordialement.

      NB: J’ai conservé le piano à queue dont vous parlez (son « bébé ») et, sans avoir son talent pour l’improvisation, je joue régulièrement sur cet instrument familial et familier…

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