Autoriser la récupération dans les déchetteries sans polluer la planète

(Source: Arte, Cosima Dannoritzer, La tragédie électronique, 2014)

Vendredi 12 avril 2019, j’étais invité par la FIFEL (Fondation Internationale du Film sur l’Énergie, Lausanne) et Ingénieurs du Monde à exposer les solutions apportées par why! pour une informatique plus durable. Mais avant cela, il a fallu visionner l’insoutenable documentaire de Cosima Dannoritzer « La tragédie électronique » (accessible sur Arte moyennant 2,99€). J’ai aussi pu discuter avec le journaliste et environnementaliste ghanéen Mr Mike Anane, protagoniste du film, qui est allé demander des comptes à plusieurs institutions publiques européennes et américaines dont les noms figuraient sur les carcasses d’ordinateurs trouvés dans l’immense décharge d’Agbogbloshie dans la banlieue d’Accra. Voilà qui m’a amené à revoir mon projet visant à autoriser la récupération de pièces dans les déchetteries pour permettre de faire durer d’autres appareils…En effet, j’ai pu montrer à Mike Anane que le système de collecte et de recyclage mis en place en Suisse par SWICO et SENS permet de garantir que les déchets électriques et électroniques de notre pays ne pourront pas se retrouver au Ghana, ni ailleurs, puisqu’il existe une traçabilité complète – au kilo près! – de ce flux de déchets de 130’000 tonnes, dont 50’000 tonnes pour le secteur informatique (voir rapport technique 2018; PDF 18,9 Mo). Il y a surtout une interdiction faite aux recycleurs agréés de vendre ou donner des appareils ou des pièces encore utilisables. De plus, cette interdiction s’étend par contrat aux déchetteries communales, si elles veulent se faire indemniser par SWICO et SENS pour leurs prestations de collecte et surtout faire recycler ces appareils sans frais pour elles, le financement du système étant garanti par la « taxe anticipée de recyclage » (TAR) facturée aux consommateurs lors de la vente (par exemple, CHF 6.- pour un laptop; voir liste tarifaire sur http://www.swicorecycling.ch/fr/administration/tarif-tar). Évidemment, l’interdiction de réutilisation est une bénédiction pour les fabricants qui peuvent ainsi « nettoyer le marché », empêcher la réparation d’autres produits similaires à des prix raisonnables et faire de la place pour les produits neufs, tout cela aux frais des consommateurs. Bingo!

Mais, d’un point de vue écologique – et économique! – c’est une ineptie contre laquelle je me bats depuis plus de 20 ans. Cette situation menace aussi la réalisation de mon projet de Bonne Combine 2.0 qui vise à booster la réparation des appareils par la mise à disposition de pièces détachées d’occasion, avec un puissant effet levier dans la mesure ou un appareil défectueux peut permettre d’en réparer plusieurs autres.

Je réfléchis depuis plusieurs mois à une initiative parlementaire fédérale pour inscrire dans notre législation sur la protection de l’environnement qu’il est interdit d’interdire la récupération de pièces ou d’appareils dans le but d’allonger la durée de vie de nos toujours plus nombreux appareils.

Mais le documentaire « La tragédie électronique » démontre que 2/3 des DEEE (déchets d’équipements électriques et électroniques) européens n’atteignent jamais les entreprises de recyclage agréées et finissent pour une bonne part dans des décharges d’Afrique ou d’Asie pour y subir des traitements effroyablement polluants et mortifères pour les gens, y compris bon nombre d’enfants. L’explication en est assez simple. Si, en raison des règles écologiques, de protection des travailleurs et du niveau des salaires, en Europe, une tonne de DEEE a une valeur négative (disons 200.- €), la récupération des seuls métaux (principalement cuivre, aluminium, or, argent, platine) lui donne une valeur positive à l’arrivée dans le port d’Accra, suffisante pour permettre à des milliers d’esclaves modernes d’obtenir un revenu de 1-2 $ par jour.

Le documentaire montre aussi comment les Chinois s’en sortent un peu mieux en revendant en Occident les microprocesseurs – et pas uniquement les métaux dont il sont constitués -, souvent comme des composants neufs (mais avec une fiabilité plus que douteuse), mais la plupart du temps dans des conditions sanitaires et écologiques catastrophiques.

Dans ces conditions, j’imagine déjà les responsables de la SWICO et de SENS expliquer au Conseil fédéral pourquoi l’interdiction d’interdire la récupération de pièces ou d’appareils pourrait nuire gravement à l’environnement et mettre en danger la réputation de la Suisse (qui a, en effet, le système le plus sûr et efficace de recyclage des DEEE au monde).

Je vois deux réponses complémentaires pour contourner cette difficulté et éviter que l’on soutienne le gaspillage au nom de la protection de l’environnement, qui reste une ineptie.

  1. On pourrait tout d’abord imaginer que la levée de l’interdiction de récupérer des appareils et des pièces parmi les DEEE soit réservée à des entreprises ou organisations agréées et contrôlées par l’État (tout comme les entreprises de recyclage). Je serais même ouvert à ce que ce contrôle soit effectué par délégation à SWICO et SENS. Je note que les membres de la SWICO (la plupart étant des multinationales qui participent à des systèmes de recyclage sur les 5 continents) s’interrogent de plus en plus sur le coût exorbitant du recyclage en Suisse. A titre d’exemple, la taxe perçue par eco-systemes.fr pour un laptop why! vendu en France ne sera que de EUR 0.34 HT (CHF 0.38 HT), contre CHF 5.57 HT pour le même produit vendu en Suisse (15 fois plus cher). Cette différence de prix s’explique en premier lieu par le fait que les recycleurs français ont le droit de revendre des appareils ou des composants à des prix qui excèdent de loin la valeur des matières premières qui les composent. L’inclusion de SWICO et SENS dans la gestion de la filière de réutilisation leur permettrait de réduire les coûts de recyclage à charge des consommateurs.
  2. Il faudrait impérativement et rapidement permettre aux pays qui « acceptent » nos DEEE d’adopter les bonnes pratiques permettant un recyclage écologiquement acceptable et de s’équiper d’installations appropriées pour la récupération des matières valorisables ET le traitement « écologique » des fractions résiduelles. En l’absence de fonderies, d’usines de raffinage, d’incinérateurs équipés de filtres, etc., tout cela représente des investissements colossaux, qui pourraient être soutenus par des programmes d’investissement gouvernementaux et, pourquoi pas, par une contribution volontaire des multinationales du domaine. Car, même si l’on parvenait à éradiquer en totalité le trafic de DEEE, il resterait à régler le traitement en Afrique des équipements en fin de vie des appareils (neufs ou d’occasion) vendus aux Africains. Dans un premier temps, on pourrait imaginer des technologies appropriées, nettement moins gourmandes en capital, comme des installations low cost pour tester et dessouder des composants ayant une forte valeur résiduelle et permettant de réduire drastiquement l’exposition des ouvriers et de l’environnement aux polluants (plomb, mercure, retardateurs de flamme bromés ou fluorés, etc.). A cet égard, la Suisse pourrait apporter une contribution non négligeable en finançant des sites pilotes avec une fraction de la TAR encaissée en Suisse; ou l’économie sur la filière de recyclage, qui se chiffrerait certainement en millions de francs, résultant du droit, pour les récupérateurs agréés, de revendre les composants à leur valeur d’usage plutôt qu’à leur valeur matière.

En ce qui me concerne, la réflexion se poursuit, mais il y a urgence!

PS: Lors du débat qui a suivi la projection de « La tragédie électronique », l’animateur de la table ronde a demandé à Mike Anane si la situation au Ghana avait évolué depuis 2014. « Absolument pas! », a-t-il répondu. Et j’ai ajouté, « sauf au niveau des quantités! », ce à quoi il a évidemment et malheureusement dû acquiescer…

4 réflexions au sujet de « Autoriser la récupération dans les déchetteries sans polluer la planète »

  1. Le deuxième volet de ma proposition concernant la coopération au développement pourrait prendre la forme d’un projet dont les objectifs pourraient être les suivants:
    – Sensibilisation des populations concernées sur les dangers pour l’environnement et leur santé (Pb, Hg, Cd, Cr, retardateurs de flamme bromés ou fluorés, PCB, etc.).
    – Mise à disposition d’outils plus efficaces que le marteau pour le démantèlement des DEEE.
    – Conception d’équipements simples pour dessouder des composants électroniques utilisables pour la réparation ou la construction d’appareils, voire la revente à l’international.
    – Conception d’équipements simples pour le broyage de déchets composites (câbles, connecteurs, boîtiers…) et la récupération des métaux (table de tri densimétrique ou flottation), à moins que de tels installations n’existent pas déjà dans le pays.
    – Mise en place ou identification de filières de valorisation matière (par exemple, boîtiers en ABS) ou de traitement propre (par exemple, piles et accumulateurs) vers des pays disposant de ces technologies.
    – …

  2. En écrivant le message ci-dessus, je me suis dit que d’autres s’étaient certainement déjà intéressés au sujet. En recherchant sur le web « coopération au développement Afrique recyclage DEEE », je suis rapidement tombé sur les initiatives suivantes:
    Centre de Revalorisation et de Recyclage des déchets électroniques (D3E) au Cameroun mis en place par Solidarité Technologique (https://solidarite-technologique.org/?page_id=144). Voir aussi la vidéo qui montre que ce que j’imagine a déjà été réalisé!
    – Résultats du programme E-Waste Africa de la Convention de Bâle (2011, PDF 1,8 Mo).
    Sustainable Recycling Industries est une initiative suisse financée par le SECO, pilotée par l’EMPA et World Ressources Forum, avec des projets de recyclage propre, y compris au Ghana.
    – Rapport de l’ITU (International Communication Union) « Suivi des déchets d’équipements électriques et électroniques à l’échelle mondiale 2017 » (PDF 6,9 Mo). On y lit à propos de la situation prévalant en Afrique (p. 62): « Le site d’Agbogbloshie au Ghana est un exemple classique qui a suscité l’attention et l’intérêt de la communauté internationale. Dans ce contexte, l’utilisation d’installations modernes de recyclage des déchets électroniques normalisées semble s’imposer. »
    Article de cursus.edu au sujet des « mines urbaines » que pourraient constituer demain les DEEE en Afrique et ailleurs, vision soutenue par Achim Steiner, Directeur Général du Programme des Nations Unies pour l’Environnement (PNUE).
    « Gestion des déchets d’équipements électriques et électroniques (DEEE) au Sénégal : acteurs et stratégie d’organisation de la filière », article scientifique publié en 2017 sur researchgate.net.
    Sur afrik21.africa: L’entreprise britannique Sims Recycling Solutions (SRS), l’un des leaders mondiaux de recyclage des déchets d’équipements électriques et électroniques (DEEE) vient de recevoir le certificat « Recyclage responsable » (R2). On y trouve une liste d’associations engagées sur le sujet en lien avec la Convention de Bâle.
    Article sur LinkedIn publié par David Rochat, CEO de SOFIES, intitulé « Analyse critique du documentaire “Déchets électroniques: le grand détournement” de l’émission “Le Monde en face” sur France 5 du 19 février 2019 ». On y trouve encore une liste d’initiatives internationales, dont Sustainable Recycling Industries financé par la Suisse et les trois suivantes…
    Projet de la coopération allemande (GIZ): Environmentally Sound Disposal and Recycling of E-waste in Ghana.
    – Projets soutenus par le Fonds de la banque de développement allemande (KfW): Germany supports Government of Ghana with 25 Million Euros to tackle environmental impact of E-waste.
    Programme Renovo de la SGS (Société Générale de Surveillance) au Ghana: SGS will implement the SGS Renovo™ program, officially launched by the President of Ghana, H.E. Akufo-Addo, on August 29, 2018. Le projet intègre un contrôle au départ des pays exportateurs.

    Voilà, j’arrête là ma moisson d’informations sur le sujet. Le plus intéressant à ce stade me semblant être l’expérience acquise par Solidarité Technologique au Cameroun et la confirmation du soutien financier des pays européens, mais aussi de la Suisse.

  3. Sur LinkedIn, en réaction au même billet de blog, on me signale un récent article paru dans La Liberté concernant l’interdiction de récupérer des appareils (https://www.laliberte.ch/news/regions/canton/les-difficultes-de-la-recup-en-dechetterie-513644).
    Comme cet article n’est pas en libre accès, j’ajoute le lien vers la page du site de Montagny (FR) concernant la déchetterie: http://montagny-fr.ch/technique-et-securite/gestion-des-dechets/#dechetterie. Ni le règlement relatif à la gestion des déchets, ni le guide des déchets ne mentionne l’interdiction de reprendre des objets. Cependant, le règlement d’exécution relatif à la gestion des déchets stipule à son article 6 que les directives figurant dans le guide pour une bonne utilisation de la déchetterie, affiché à la déchetterie, « ou formulées par le surveillant doivent être scrupuleusement respectées ». En fait, l’interdiction découle du contrat liant la commune avec les organismes SWICO et SENS (constitués par les fabricants pour gérer la taxe anticipée de recyclage et qui ont intérêt à faire de la place sur le marché pour vendre des produits neufs). Si ce contrat n’était pas respecté, la commune ne serait plus indemnisée pour son travail de collecte et devrait payer de sa poche un coûteux recyclage (par ailleurs déjà payé par les consommateurs). Il faut que cela cesse!

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