Les hors-la-loi de l’enseignement

Lors d’une journée pédagogique de formation récemment proposée par mon établissement, j’ai eu la chance d’assister à une conférence qui portait sur la différenciation à l’école. Enrichi par cet exposé, je ne peux toutefois m’empêcher de songer aux propos qui ont été tenus par l’intervenant principal, le formateur belge Stéphane Hoeben : «Tout enseignant qui prend ses distances avec le programme pour s’adapter au rythme des élèves est dans une logique de différenciation».

Cet énoncé précipite chez moi une réflexion. Ou plutôt une inquiétude : doit-on absolument être hors-la-loi et négliger le plan d’études romand (PER) pour être un bon pédagogue ?

Il ne fait aucun doute que chaque élève est porteur de caractéristiques qui fondent son unicité. Par conséquent, il parait nécessaire de différencier son enseignement, afin de donner au plus grand nombre une chance d’apprendre et de se développer. L’article 98 de la loi sur l’enseignement obligatoire (LEO) rappelle d’ailleurs cet impératif : «Le directeur et les professionnels concernés veillent à fournir à tous les élèves les conditions d’apprentissage et les aménagements nécessaires à leur formation et à leur développement. En particulier, les enseignants différencient leurs pratiques pédagogiques pour rendre leur enseignement accessible à tous leurs élèves». Ainsi donc la LEO promeut-elle de façon paradoxale une prise de distance avec le programme, avec la norme scolaire.

Le professionnel de l’enseignement doit à demeure naviguer entre fidélité au PER et transposition du savoir prodigué, ces deux pôles étant antithétiques par essence. Si l’enseignant s’obstine à ne suivre que le plan d’études, alors il escamote totalement la dimension éducative de sa mission sacerdotale. Qu’importe que l’élève ait progressé, pourvu que le PER et ses composantes jalonnent l’année scolaire. L’éducation n’est que litanie.

À l’inverse, l’instituteur qui s’éloigne du droit chemin pédagogique focalise son attention sur l’apprenant. Ce dernier devient le cœur du système. Son développement, une finalité. La planification de séquences didactiques aura pour clé de voûte l’enfant, et non pas un mémorandum à des lieues de la réalité. La gestion des différences s’érige en concept prééminent de la profession. «L’intelligence est programmée pour la création du différent», affirmait le sociologue italien Francesco Alberoni.

Est par conséquent bon enseignant celui qui sait, au besoin, s’écarter des objectifs d’apprentissages définis par le plan d’études et différencier ses approches. La désobéissance pédagogique apparait dès lors comme encouragée. Non, elle semble même inéluctable.

Une réflexion au sujet de « Les hors-la-loi de l’enseignement »

  1. J.-F. Huguelet

    Votre analyse parfaitement pertinente présente de façon intéressante une réalité universelle dans notre métier. Le choix entre le « quantitatif » (les programmes) et le « qualitatif » (ce qui est vraiment retenu durablement et sûrement par les élèves) est un réel casse-tête. Le problème vient peut-être du fait que les rédacteurs des plans d’étude ne vivent pas (ou plus) les réalités des classes. Une piste tout de même pour rapprocher un peu ces deux exigences antinomiques : l’enseignement explicite… Ça ne coûte rien d’essayer et ça peut rapporter gros ;-).

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